Marcel Proust

Proust lecteur de Schopenhauer

Anne Henry | Extraits d'un article publié dans le Cahier de l'Herne, 1997

Dans la riche littérature qu’a inspirée Le Monde comme volonté et comme représentation (Cet ouvrage désigné dans la suite de l’article par l’abréviation MRV est cité dans la traduction Burdeau révisée par C. Roos, PUF, 1966), Proust occupe une place exceptionnelle. À l’inverse de ses confrères qui se sont contentés d’en dramatiser un seul aspect – antagonisme violent des êtres, ennui, illusion de la Maya, jeux de l’amour et de l’espèce, irruption brutale des pulsions inconscientes – il est le premier à avoir pris en compte de façon équilibrée l’ensemble de la pensée schopenhauerienne pour la ramener sobrement sur le terrain de l’observation proprement philosophique qui est celui de l’existence ordinaire et non de l’exceptionnel. À la Recherche du temps perdu (Roman désigné par RTP et cité dans l’éd. Clarac en trois volumes Gallimard, La Pléiade) ignore la rage de Strindberg, les tragédies sanglantes du théâtre expressionniste, l’écœurement de Maupassant devant la monotonie du fond humain aussi bien que l’atmosphère funèbre des Buddenbrook, la comédie célinienne de l’Histoire, l’ennui sophistiqué des clochards beckettiens. « La vie mauvaise » y prend la forme d’un malaise diffus qui accompagne de sa basse continue les expériences quotidiennes d’un protagoniste que son oisiveté rend parfaitement réceptif à ce genre d’atteinte. Ce malaise est même le plus souvent scéniquement dissocié des quelques vrais malheurs objectifs qu’il traverse, perdre une grand-mère chérie, éprouver des déceptions amoureuses, voir disparaître une maîtresse encombrante…

Si plus qu’aucune autre création La Recherche donne le sentiment de procéder de Schopenhauer, ce n’est pas seulement en raison d’une métaphorisation distanciée qui conserve sa place hiérarchique à chaque élément du système, c’est que Proust a établi son entreprise imaginaire sur la contradiction centrale de celui-ci. Après avoir reconduit l’Être au cœur du sujet – chacun contient en soi l’essence de la vie, de la Volonté, et le monde, si réel soit-il, n’existe que dans la représentation individuelle – Schopenhauer a gâté son intuition initiale et a finalement ôté à cet individu dépositaire de l’essence les privilèges qui devaient pour cette raison lui revenir. Il l’a disqualifié, faisant de lui le jouet passif de la dynamique vitale – qu’il nomme d’ailleurs dans sa correspondance Volonté de Puissance – qui le traverse sans savoir ce qu’elle veut si ce n’est se manifester. À cet aveuglement s’ajoutent l’exiguïté et la dépendance d’une représentation dont il exige la tâche impossible de juguler « l’infini torrent du vouloir » (MVR 253). Mais surtout, tout en protestant de sa résolution, respecter les préalables de l’immanence, il ne peut s’empêcher de s’aventurer dans ce domaine interdit et d’induire de son obscurité l’anonymat fondamental de l’essence : « La partie intime de notre être a ses racines dans ce qui n’est pas phénomène mais chose en soi, là où n’atteignent pas les formes phénoménales, là où manquent par suite les conditions principales de l’individuation et où avec celles-ci disparaît la conscience claire. [...]

À la Recherche du temps perdu ne fait donc rien d’autre que mettre en scène ce que nous appelons aujourd’hui « la crise du sujet » – une crise dont Schopenhauer a été l’initiateur même si ultérieurement elle a reçu d’autres renforts spéculatifs. « Temps perdu » puisque le temps est la forme de la vie, « qu’en lui tout doit se manifester même notre personne », que « le moi ne se connaît que dans la succession » (MVR 892). Il faut donc se retourner vers son passé, se le réciter pour tenter vainement de saisir ce moi qui « n’est pas transparent mais opaque et demeure une énigme à lui-même » (MW ? 892). Ce que nous conte le roman proustien est l’errance d’un moi phénoménal qui pleure à son insu la disparition du moi transcendantal et qui à chaque déception de sa vie accuse tel ou tel barreau de sa cage. Toute l’habileté de Proust est d’expliquer comment l’insatisfaction que chacun porte en soi provient de la hantise de l’Ungrund, du défaut d’appui sur un moi plein, assuré de toutes ses possibilités.
[...]

Proust a anticipé sur l’effacement de la crise du sujet qui se dessine en notre fin de siècle. On ne saurait oublier sa pénétration philosophique. La lecture de Schopenhauer n’est pas difficile, elle n’aurait pas influencé à ce point la création artistique de Maupassant à Th. Bernhard en passant par Ch. Chaplin. Opérer sa critique de l’intérieur du système était une autre affaire. Proust est bien celui qui « a tout compris », comme le notait V. Egger, son professeur à la Sorbonne. Que la réhabilitation du sujet, objet d’une longue dissertation dans Le Temps retrouvé, fasse intervenir des justifications théoriques puisées à une autre source, n’est pas ici notre propos. L’important est que cette réhabilitation n’entraîne aucun reniement de Schopenhauer. Dans le renversement dialectique, l’analyse inspiratrice est maintenue, le compagnonnage avec le penseur pour ainsi dire réaffirmé puisque le roman s’achève sur l’acceptation de la projection pulsionnelle et de la dynamique du devenir qui implique l’imminence de la mort. « Le sujet pur » de Proust n’est pas tout à fait celui de Schopenhauer mais, comme pour ce dernier, éternité ne rime pas avec immortalité. « Notre amour de la vie, est-il écrit dans La Fugitive, n’est qu’une vieille liaison dont nous ne savons pas nous débarrasser. Mais la mort qui la rompt nous guérira du désir d’immortalité » (RTP III, 645).

En dépit du parfum nostalgique de son titre et de son atmosphère surannée scrupuleusement datée par ses modes, la prétendue Belle Époque, avec ses falbalas, ses mondanités frivoles, thés, dîners, promenades au Bois, vacances dans les palaces où se retrouve le Tout-Paris, ses premières bicyclettes et ses premières voitures, À la Recherche du temps perdu regarde donc vers l’avant. Cette autobiographie fictive relève évidemment de la « modernité », période artistique fertile qui s’amorce vers 1895 pour s’achever à la fin de nos années vingt et dont les créateurs ont entrepris d’interroger et d’interpréter le monde à leur façon propre tant ils sont pénétrés de l’exigence que Schopenhauer reconnaît à l’art, répondre à la question : « Qu’est-ce que la vie ? » (MVR 1138.) Comme la leur, la production proustienne est chargée de sens, un sens tyrannique, autonome, agressif dans sa volonté de différenciation expressive. Après tout, « l’univers est vrai pour tous et dissemblable pour chacun » (RTP III, 191). [...]

Toutefois il n’a jamais reconnu l’immensité de sa dette envers Schopenhauer, se prévalant au contraire de ce qu’il nommait « ma philosophie » (à Fasquelle en octobre 1912), ou évoquant « ma théorie de la connaissance et de la mémoire » (Corr. Kolb, XII, 231), sans doute en raison de sa dissension finale, cette dernière prétention étant la plus osée puisque la distinction des deux mémoires, l’une intellectuelle, l’autre affective dont son livre fait tant usage, vient de Schopenhauer (MVR 923) et que toute sa conception de la représentation a même origine. Son cousin Bergson qui avait annoté soigneusement le MVR n’a pas été plus généreux alors qu’il lui devait le titre de son premier livre « les données immédiates de la conscience » (MVR 886), sa théorie du rire et surtout son imagerie philosophique, localisation de l’essence dans les profondeurs, métaphores aquatiques – Schopenhauer compare l’inconscient à un immense océan, imagerie qui a marqué Proust lui aussi et qui a fait croire, dans les années trente où la vogue de Bergson était au plus haut, qu’il devait quelque chose à son cousin, alors qu’on sait leur désaccord total, Proust maintenant inflexiblement contre lui le point de vue de l’orthodoxie schopenhauerienne. La Recherche prête à d’autres personnages que le protagoniste la connaissance de Schopenhauer, le baron de Charlus déclare « ainsi tourne la Roue du monde » (RTP III, 798), Bergotte évoque le « torrent du vouloir », Swann fait des plaisanteries sur la Métaphysique de la musique, ce qui n’empêche pas Proust de construire les deux grandes scènes qu’il consacre à l’audition de Vinteuil grâce à ce chapitre célèbre dont il reprend à la lettre certaines expressions. Ecrivain cachottier pour tout ce qui concerne ses secrets d’atelier, Proust n’a pas été moins ingrat envers un Séailles ou un Tarde auxquels il devait tant. Seul son ami La Rochefoucauld a fait état de son admiration pour le penseur dont il citait fréquemment, paraît-il, le propos sur « les femmes créatures aux cheveux longs et aux idées courtes » – ce proverbe illyrien était repris dans la préface de l’anthologie donnée par Jean Bourdeau. Ce souvenir naïf ne prouverait pas grand-chose si tous les écrits proustiens ne proclamaient à partir de 1895 leur imprégnation schopenhauerienne. Car l’écrivain n’a mentionné le philosophe, non sans perfidie, dans son écrit Journées de lecture, que comme exemple d’érudition surabondante et un brin étouffante…

En réalité la connaissance de ce penseur dont la célébrité culmine en 1900 – il est alors le philosophe le plus lu du monde – s’inscrit tout naturellement dans la généalogie d’un jeune écrivain d’avant-garde que l’enseignement de Kant prodigué à l’époque dans les lycées et les universités a familiarisé avec des notions que Schopenhauer reprend pour les renforcer, qui admire Wagner, Tolstoï, Maupassant, D’Annunzio, tous schopenhaueriens, et qui va au théâtre applaudir Strindberg ou des imitateurs de celui-ci. Aux présentations déjà anciennes mais très claires et toujours pratiquées de Foucher de Careil (Hegel et Schopenhauer, 1862) et de Ribot (La philosophie de Schopenhauer, 1874) se sont ajoutées les traductions d’A. Burdeau du MVR (1890) et du Fondement de la morale (1879), etc. Il est plus que probable que Proust doit son initiation à G. Séailles, son professeur d’esthétique à la Sorbonne quand il y a préparé sa licence de philosophie en 1895, car c’est à dater de cette année-là que le futur romancier dont la muse s’inspirait jusque-là d’A. France est pris d’un bouillonnement créateur qui lui fait multiplier des productions dans lesquelles affleurent distinctement analyses et emprunts d’expressions à Schopenhauer.